Secrets révélés

Des savants du monde entier se pressent à la Bibliothèque d’histoire médicale Osler pour étudier le kitâb fî al-adwiya al-mufrada, un rare manuscrit médiéval de pharmacologie

Par Julia Solomon

Au plus profond de ses collections, la Bibliothèque Osler de l’Université McGill recèle un manuscrit très ancien connu sous le nom de kitâb fî al-adwiya al-mufrada ou « Livre des médicaments simples », soigneusement préservé à l’abri de la lumière dans une salle à atmosphère contrôlée. Un changement radical pour ce manuscrit séculaire qui a traversé le globe, est passé entre de nombreuses mains et a été un objet d’érudition pendant près de huit siècles. Malgré l’ambiance feutrée dans laquelle il est aujourd’hui préservé, ce manuscrit unique fait beaucoup parler de lui dans les cercles de chercheurs de nombreuses disciplines et de divers pays.

C’est à Abù Ja’far al-Ghàfiqi, l’un des plus éminents médecins et savants du XIIe siècle, que l’on doit ce remarquable texte arabe sur les médicaments simples. Les savants désignent d’ailleurs cet ouvrage sous le nom d’Herbier d’al- Ghàfi qi. Ce médecin andalou a longtemps été reconnu par les historiens de la médecine comme le plus grand botaniste et pharmacologue de son époque. Il s’est tout particulièrement distingué par sa connaissance exhaustive des noms de plantes dans de nombreuses langues, y compris le grec, le syriaque, le latin, le berbère, l’espagnol et le perse. L’Herbier est organisé en ordre alphabétique selon un système de notation ancien qui n’est plus en usage en arabe et renferme des informations tout à la fois sur l’identifi cation des plantes médicinales et sur leur usage dans le traitement de maladies aussi variées que les verrues, les ulcères et l’infertilité.

L’exemplaire de l’Herbier que McGill a en sa possession date du XIIIe siècle et a probablement été copié à Bagdad par une personne de haut rang. Le manuscrit contient 367 élégantes illustrations en couleurs, la plupart de plantes, mais parfois aussi d’animaux dont une belette (pour son estomac doté de vertus antiparasitaires), un lièvre (pour le traitement des ulcères et calculs rénaux) et un castor (pour les propriétés antitoxines de ses testicules). Près de 90 de ces illustrations revêtent une importance particulière, car elles représentent des plantes inconnues du botaniste grec Dioscoride, auteur au premier siècle d’une pharmacopée largement en usage à l’époque d’al-Ghàfi qi. Bien que jusqu’à cinq autres copies de l’Herbier soient mentionnées dans diff érentes sources, la plupart d’entre elles sont au mieux incomplètes (au pire disparues), de sorte que le manuscrit que possède McGill est la plus ancienne copie illustrée existante.

Ce manuscrit a été acquis au début du XXe siècle par Sir William Osler, célèbre médecin et collectionneur passionné, par l’intermédiaire de connaissances en Perse. Toutefois, le collectionneur n’a jamais pleinement pris conscience de la valeur de son acquisition. « Osler a acheté le manuscrit d’al-Ghàfi qi en même temps qu’un autre manuscrit, pensant se procurer une traduction arabe en deux volumes d’une oeuvre de Dioscoride », explique Pamela Miller, bibliothécaire spécialisée dans l’histoire de la médecine à la Bibliothèque Osler. Le collectionneur a déboursé 25 livres pour les deux volumes. Ce n’est qu’après son décès que la rareté et l’extrême valeur de sa trouvaille ont été révélées au grand jour.

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Lorsque Pamela Miller retire le kitâb f î al-adwiya al-mufrada de son écrin pour l’examiner, il se dégage de ses gestes une affection et un respect évidents. Feuilletant délicatement ce trésor comptant 475 entrées, elle s’attarde à chaque illustration, soulignant la richesse de leurs détails et leur fi nesse. Certaines, comme l’asperge sauvage et le bouton d’or, sont bien connues des Occidentaux. D’autres sont plus rares et plus stylisées. Néanmoins, toutes impressionnent par la qualité de leur exécution et leur précision.

Pamela Miller en profi te pour souligner les caractéristiques du texte et des illustrations et l’extrême qualité du papier qui n’a rien perdu de sa souplesse, malgré le passage du temps. « À cette époque, les Européens utilisaient encore le parchemin, qui coûtait beaucoup plus cher », explique-t-elle, alors que le Moyen-Orient avait déjà adopté le papier. Elle fait également remarquer l’aménagement du texte autour des illustrations, sans doute le signe qu’elles ont été ajoutées a posteriori, possiblement par une personne autre que le copiste, ainsi que les différences stylistiques entre les illustrations, ce qui laisse supposer la contribution de plusieurs artistes. Alors que les spécialistes en histoire de l’art, en pharmacologie et en textes anciens franchissent tour à tour les portes de la Bibliothèque Osler, nul doute que l’on trouvera sous peu réponse à nombre des questions irrésolues au sujet de ce manuscrit.

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Le survol rapide de la liste de chercheurs ayant récemment manifesté un intérêt pour le manuscrit d’al-Ghàfi qi nous conduit rapidement à Adam Gacek, chargé de cours à l’Institut d’études islamiques de McGill. Interrogé sur les raisons de son intérêt pour l’Herbier, Adam Gacek ne peut ni s’empêcher de rire, ni cacher son plaisir. « À la vérité, tout a commencé par un mot très simple : kabikaj », explique-t-il. Pendant plusieurs années, Adam Gacek a dirigé la Bibliothèque d’études islamiques. Ce spécialiste des textes islamiques anciens reconnaît sans peine ce terme qui fi gure parfois dans les premières pages de tels ouvrages. Intrigué, il a consacré une partie de son temps à l’étude de l’origine du terme, lequel désigne une plante dotée de propriétés toxiques et médicinales. Dans les textes islamiques, le terme peut également représenter l’être. Il fut donc alors très heureux et étonné, lorsqu’il découvrit dans les collections de la Bibliothèque Osler, une illustration du kabikaj (Ranunculus asiaticus ou renoncule des fl euristes) dans le manuscrit d’al- Ghàfi qi. (Selon monsieur Gacek, la mention de cette plante dans les textes anciens tient probablement à la tradition qui consistait à presser un kabikaj entre les pages des livres, peut-être pour éloigner les parasites, et qui s’est transformée au fi l du temps par la seule évocation des propriétés protectrices de cette plante.) Sa découverte a éveillé chez lui un intérêt durable pour le texte lui-même et la volonté de le partager avec d’autres chercheurs. C’est ainsi qu’est né le Projet al-Ghàfi qi de McGill.

Dans le cadre de ce projet, Pamela Miller et Adam Gacek ont collaboré avec de nombreux chercheurs de l’Université, dont Jamil Ragep, directeur de l’Institut d’études islamiques et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire de la science dans les sociétés islamiques, et Faith Wallis, historienne de la médecine aux départements d’histoire et d’études sociales de la médecine. En août 2010, ceux-ci ont organisé un atelier auquel ont participé de nombreux experts étrangers issus de diff érentes disciplines en vue d’étudier ce remarquable manuscrit. À l’issue de cet atelier, les chercheurs ont annoncé leur intention de produire une oeuvre de trois volumes à partir de l’Herbier, à savoir un facsimilé du manuscrit original, une traduction et un recueil de commentaires. Ce regain d’intérêt ne laisse naturellement pas indiff érentes les nombreuses personnes qui ont pris soin avec dévotion de ce manuscrit depuis qu’il est entré en possession de McGill, il y a près d’un siècle.

« Nous sommes ravis de la réponse des experts étrangers dans le domaine des langues, des arts et des sciences, explique Pamela Miller. Ce manuscrit est un témoin tangible de la transmission du savoir entre cultures, et souligne le rôle capital que joue la pharmacologie à travers les siècles. »

L’atelier du Projet Ghafi qi a été fi nancé par un don anonyme a la mémoire de feu John Mappin, bouquiniste et collectionneur montréalais, et par l’Institut d’études islamiques de McGill.