Robert Leckey : Quand le français ouvre des portes

Une entrevue avec Robert Leckey, doyen de la Faculté de droit de l’Université McGill

Notre rubrique se continue cet automne dans le McGill Reporter : entrevues en anglais avec des francophones d’ici, entrevues en français avec des francophiles, une passerelle entre les deux langues pour partir à la découverte de visages mcgillois inspirants. Découvrez qui ils sont, ce qui les habite et les passionne, leurs réalisations, leur vision d’une université orientée vers l’avenir et ouverte sur la communauté.

Cette semaine, une entrevue avec le doyen de la Faculté de droit, Robert Leckey. Robert Leckey est doyen de la Faculté de droit de l’Université McGill depuis 2016, et il y enseigne le droit constitutionnel et le droit de la famille. Il a accepté de nous rencontrer pour discuter du droit des minorités sexuelles et linguistiques ainsi que de son travail de juriste.

Vous êtes originaire de la région de Toronto, à quel moment avez-vous appris le français?

Mon apprentissage a commencé à l’école primaire, dès la première année. On avait 40 minutes de cours tous les jours, mais on appliquait très peu ce qu’on apprenait. Ça s’est poursuivi comme ça tout au long de mon primaire de sorte que, rendu à l’école secondaire, j’avais une certaine base, mais c’était une langue que je n’avais jamais réellement pratiquée.

Je n’ai pas suivi de cours de français pendant mon baccalauréat en littérature anglaise, mais avant de faire mes études en droit à l’Université McGill, j’ai fait une immersion de cinq (longues) semaines à Trois-Pistoles.

Robert Leckey est doyen de la Faculté de droit de l’Université McGill depuis 2016

Une fois à Montréal, je me suis vraiment forcé à parler français à chaque occasion qui se présentait. Je n’écoutais la radio qu’en français à la maison et je m’étais abonné au Devoir, que je lisais chaque jour. Dans mes cours de droit qui étaient offerts en français, je m’interdisais aussi d’utiliser l’anglais.

Encore aujourd’hui, j’ai quelques collègues qui se souviennent, bien des années plus tard, du petit anglophone de Toronto qui parlait français en classe.

Pourquoi avez-vous jugé important de faire ces efforts?

Je me suis vite rendu compte que si l’on veut vraiment connaître et comprendre le droit canadien, il faut maîtriser les deux langues officielles.

J’avais aussi envie de vivre ce que Montréal avait à offrir. On passe à côté de beaucoup de choses si on ne maîtrise pas la langue de la majorité. À la fin de mes études en droit, mon français s’était vraiment beaucoup amélioré et j’ai poursuivi mes efforts.

J’enseigne dans cette langue depuis 2013. Ça m’a ouvert beaucoup de portes. Il aurait été impossible d’accéder au poste que j’occupe aujourd’hui sans une connaissance assez solide du français.

Vous consacrez une grande partie de votre vie professionnelle au droit de la famille et aux enjeux touchant les minorités sexuelles. Est-ce que vous avez voulu devenir avocat pour défendre cette cause en particulier?

Je suis sorti du placard en 1995, bien avant de commencer mes études en droit. Je n’ai pas décidé de me lancer dans le droit pour devenir militant de la communauté LGBT. Beaucoup de gens ont ce genre de parcours; ils s’intéressent à une cause et décident de devenir avocats pour la défendre. Ce n’était pas le cas pour moi, même si je m’intéressais aux enjeux touchant la communauté LGBT, mais mon intérêt pour le droit de la famille s’est développé avec le temps.

De 2008 à 2011, vous avez présidé le Sous-comité de l’équité en diversité sexuelle de McGill, et de 2011 à 2015, vous avez été président d’Égale Canada et avez présidé le Comité des affaires juridiques de cet organisme. Est-ce que le droit est un outil naturel pour le militantisme?

Dans plusieurs situations, le droit peut être un outil très puissant pour faire avancer une cause, mais je dirais qu’il faut aussi faire changer les mœurs avant de pouvoir réaliser des gains juridiques. Rappelez-vous qu’il y a eu des défilés de la fierté gaie bien avant que la communauté LGBT voie les choses s’améliorer pour elle. Quand un groupe minoritaire veut avoir recours à la Charte des droits et liberté pour faire respecter ses droits, il doit d’abord démontrer que ceux-ci sont brimés et, dans un deuxième temps, les tribunaux doivent déterminer si les limites imposées par le gouvernement sont justes et raisonnables dans une société libre et démocratique.

Mais qu’est-ce qui détermine, en société, si quelque chose est juste et raisonnable? Je ne veux pas dire que c’est complètement subjectif, mais c’est vrai que ces balises reflètent en quelque sorte le pouls de la société et de l’opinion publique. Ce qui était raisonnable en 1950 ne l’est pas forcément en 2019; il y a un lien entre le droit et la société dans laquelle il évolue. Ça veut donc dire que les minorités qui souhaitent améliorer les choses doivent absolument faire évoluer l’opinion publique.

Après votre baccalauréat en droit, vous avez travaillé avec l’Acadien Michel Bastarache, ancien juge de la Cour suprême du Canada, qui a consacré une grande partie de sa carrière à la défense de la minorité linguistique au Canada. Est-ce que son travail a eu une incidence sur votre vie professionnelle?

Je m’intéresse beaucoup à la question de la langue et aux droits des minorités linguistiques, et c’est en partie grâce au juge Bastarache. Il m’a transmis son expérience et sa vision de la communauté francophone à l’extérieur du Québec, et c’est vraiment très important.

Je crois que ça m’a permis de mieux comprendre la situation des francophones hors Québec, ainsi que les réactions hostiles qu’ont suscitées les commentaires récents de Denise Bombardier. On constate que les Québécois ne sont pas toujours sensibles à la réalité francophone hors de leur province. Ça aurait pu être la même chose pour moi, en tant qu’Ontarien qui habite Montréal depuis plusieurs années, si je n’avais pas travaillé avec Michel Bastarache.

Est-ce qu’il y a des parallèles à faire entre les droits des minorités linguistiques et ceux des minorités sexuelles?

Je crois qu’on peut dire sans se tromper que les gains que font les groupes minoritaires ne sont jamais acquis et qu’ils doivent toujours demeurer vigilants. Malheureusement, on voit bien que dans les États-Unis de Donald Trump, les gains des communautés LGBT sont menacés.

Vous êtes intervenus, à titre personnel et comme professeur, dans le dossier de la loi 21 du gouvernement Legault qui vise à interdire le port de signes religieux pour certains employés de la fonction publique. Pourquoi?

Ce dossier ne me touche pas directement, mais à titre de membre d’une minorité sexuelle, je m’oppose à toute loi qui dicte aux gens leur façon de vivre ou de se vêtir et qui les empêche ainsi d’accéder à certains emplois. Tout ça me perturbe profondément.

Je crois que c’est important d’exiger des gouvernements qu’ils justifient les limites qu’ils imposent aux droits fondamentaux. On ne peut accepter que le gouvernement du Québec se contente de dire qu’une majorité de Québécois appuient cette mesure, peu importe les conséquences pour la minorité. Ce genre de raisonnement risque de nuire aux acquis d’autres minorités. 

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