Quand l’autrice primée francesca ekwuyasi a commencé à écrire dans un journal intime muni d’une serrure, elle a vite été aux prises avec un problème : elle ne croyait pas avoir quoi que ce soit d’intéressant à raconter.
Elle s’est donc mise à inventer.
Enfant, à Lagos, au Nigeria, elle remplissait son journal d’histoires fictives mettant en scène une jeune fille qui lui ressemblait, mais à qui arrivaient des choses qu’elle-même n’avait jamais vécues. Inspirée par The Lord of the Rings et Game of Thrones, elle a ensuite créé ses propres univers fantastiques.
Dans l’un de ses premiers récits, intitulé No One Ever Really Dies, Not Here Anyways, elle imaginait une planète où tout le monde vivait éternellement.
« Je ne sais pas trop, raconte-t-elle en riant. J’inventais, tout simplement. »

Les récits faisaient aussi partie intégrante de la vie familiale de l’autrice. Pendant les fréquentes pannes de courant à Lagos, elle et ses frères et sœurs s’assoyaient dehors avec leur grand-père, qui leur racontait des fables mettant en scène Tortue, personnage rusé qui cherche toujours à déjouer les autres. Quant à son frère aîné, Namdi, il leur racontait des histoires détaillées et divertissantes sur sa vie au pensionnat.
« Les contes et la tradition orale occupent une place importante dans la vie de bien des gens. C’est certainement le cas dans ma famille », indique-t-elle.
En vieillissant, francesca ekwuyasi a délaissé le fantastique au profit du familier. Sa famille, son enfance au Nigeria, ses relations, la migration et son expérience de la diaspora ont pris une place croissante dans son œuvre de fiction.
Elle se souvient très bien d’avoir découvert le livre Purple Hibiscus, de Chimamanda Ngozi Adichie, vers l’âge de 14 ans. La jeune protagoniste nigériane du roman et la description de la famille et des traditions lui étaient familières.
« C’est à ce moment-là que j’ai compris que les histoires pouvaient parler de jeunes filles d’aujourd’hui, comme moi ».
Cette révélation allait finalement donner naissance à Butter Honey Pig Bread, son premier livre, paru en 2020. Mettant en scène des sœurs jumelles nigérianes, le roman explore l’alimentation, la famille, le deuil et la sexualité. Finaliste au Prix littéraire du Gouverneur général, au prix du premier roman Amazon Canada, au prix littéraire Lambda et au prix Giller de la Banque Scotia, le livre a remporté le prix Dayne-Ogilvie pour autrices et auteurs 2ELGBTQI+ émergents.
Aujourd’hui, francesca ekwuyasi partage son temps entre Montréal et Halifax. Elle est arrivée au Canada en 2013, à l’âge de 23 ans, pour étudier à l’Université Saint Mary’s. C’est à Halifax qu’elle a découvert l’histoire de la communauté afro-néo-écossaise et des Micmacs, ainsi que l’histoire coloniale du Canada.
« J’ai l’impression d’avoir grandi là-bas, indique-t-elle. Halifax, c’est mon port d’attache. »
La confiance au fil de l’écriture
Le parcours qui a mené à Butter Honey Pig Bread a été particulièrement sinueux. Après avoir terminé ses études de premier cycle à l’Université d’État de New York à Albany en 2011, francesca ekwuyasi est retournée au Nigeria et s’est replongée dans ses livres d’enfance. Elle a commencé à écrire le roman sur un ordinateur portable, et les thèmes se sont précisés au fil de l’écriture.
« Je ne sais pas ce que je faisais, indique-t-elle. Ça a pris énormément de temps et j’apprenais au fur et à mesure. »
Au départ, elle a eu du mal à croire au succès que connaissait son roman. Elle craignait que ce ne soit qu’un heureux hasard, mais qualifie aujourd’hui l’accueil réservé à son livre de « véritable bénédiction ».
L’autrice se réjouit également d’avoir écrit le roman avant d’en savoir trop sur les conventions du monde de l’édition.
« Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant sur le secteur de l’édition, je ne pense pas que j’aurais eu le courage d’écrire ce livre et de le soumettre », indique-t-elle.
Elle met aujourd’hui cette expérience à profit auprès des étudiantes et étudiants à la maîtrise en beaux-arts qu’elle mentore à l’Université de King’s College. Elle les encourage à se laisser guider par leur curiosité et à se plonger entièrement dans l’écriture de leur premier roman.
Une histoire queer faite de multiples récits
Le 15 octobre, à McGill, elle démontrera sa propre curiosité en prononçant la conférence principale du Mois de l’histoire queer de l’Université, intitulée « Knowing – mapping a personal queer and creative history through the lens of Audre Lorde’s essay Uses of the Erotic: The Erotic as Power ».
L’idée lui est venue en partie de recherches menées pour un autre roman, dont le personnage principal est une doctorante qui enseigne l’œuvre de Lorde dans une université berlinoise. En étudiant les écrits d’Audre Lorde, francesca ekwuyasi a été particulièrement marquée par Uses of the Erotic.
« J’ai tellement annoté mes deux exemplaires des essais de Lorde, indique-t-elle. Je les lisais pour faire mes recherches sur ce personnage et ils m’ont profondément touchée. »
Plutôt que de chercher à définir une seule histoire queer canadienne ou nigériane, l’autrice souhaite explorer la complexité des expériences individuelles en s’appuyant sur son propre parcours entre le Nigeria et le Canada ainsi que sur l’influence d’écrivaines et de penseuses, dont bon nombre sont des féministes et des womanistes noires américaines.
« Nous avons besoin de catégories simples pour nous sentir en sécurité. Malheureusement, la réalité n’est pas aussi simple, soutient-elle. Je tiens donc à préserver cette complexité. »
« Je veux m’attarder au désordre de ma propre histoire queer, dans l’espoir que ce qu’elle a de particulier trouve un écho chez quelqu’un d’autre. Ce lien humain, c’est ce qui compte par-dessus tout. »
La conférence de francesca ekwuyasi sera suivie d’un échange avec Amber Rose Johnson, professeure adjointe au Département d’études anglaises de McGill. L’activité se déroulera à la salle Tanna-Schulich, dans le Pavillon de musique Elizabeth-Wirth. Une réception avec traiteur commencera à 16 h 30, et sera suivie de la conférence et de l’échange, de 17 h 30 à 19 h 30. Renseignements et inscription