
Anthony Howell ne s’attendait pas à se retrouver au cœur d’un mystère datant du siècle dernier. Toutefois, lorsqu’un auxiliaire d’un musée de Smiths Falls, ville de l’Ontario située à des centaines de kilomètres de toute côte océanique, l’a contacté au sujet d’ossements de baleine présumés anciens, il s’est jeté à l’eau.
« Selon la légende, il y avait des ossements de baleine à bosse à Smiths Falls. C’est devenu une sorte de conte populaire », indique Anthony Howell, conservateur en histoire naturelle au Musée Redpath de l’Université McGill.
Ayden Tucker, du Smiths Falls Heritage House Museum, était à la recherche d’indices lorsqu’il est tombé sur une référence à des ossements de baleine découverts près de Smiths Falls à la fin des années 1800. Selon les archives, les ossements avaient été mis en dépôt au Musée Redpath par un cadre du Canadien Pacifique en 1882.
Au début, Anthony Howell n’était pas sûr que les ossements faisaient toujours partie de la collection du Musée. « La première chose que j’ai faite a été de consulter la base de données pour voir s’il y avait quelque chose qui pouvait s’y apparenter, mais je n’ai rien trouvé », précise-t-il. « Cela ne signifiait pas nécessairement que nous ne les avions pas; il fallait simplement que je creuse un peu plus. »
Le conservateur a fini par dénicher deux grandes vertèbres et une partie d’une côte, rangées dans la collection paléontologique. La taille, la couleur et la texture des fossiles correspondaient aux descriptions originales. Plus important encore, les mesures consignées dans les documents d’archives correspondaient aussi. « D’après ce que je peux remarquer, ils ont la même texture et la même couleur, et ils proviennent vraisemblablement du même endroit et peut-être bien du même animal », note-t-il.
Anthony Howell et Ayden Tucker pensent que ces fossiles sont ceux d’une baleine à bosse qui vivait dans la mer de Champlain, ancienne étendue d’eau intérieure qui, après la dernière période glaciaire, recouvrait une grande partie de ce qui est aujourd’hui le sud de l’Ontario et du Québec.
« Si cela s’avère, ces ossements auraient entre 10 000 et 12 000 ans », soutient Anthony Howell.

Où cela mènera-t-il?
Selon des documents anciens, les ossements ont été donnés par un cadre du Canadien Pacifique nommé A. Baker. « Le CP a participé à de nombreux inventaires géologiques lors de la construction du chemin de fer », affirme le conservateur. « Il est tout à fait possible qu’il existe d’autres documents dans les archives du CP, voire des journaux ou des organismes locaux. »
Afin de résoudre le mystère et d’identifier l’espèce, Anthony Howell collabore avec ses collègues des départements de zoologie et de biologie de la faune de l’Université McGill.
« Si nous pouvons confirmer qu’il s’agit bien d’ossements de baleines à bosse, ce sera un grand pas en avant », ajoute-t-il.
Le conservateur passe également au crible des archives de journaux, des dossiers institutionnels et même les écrits de John William Dawson, principal de l’Université McGill dans les années 1880 et premier directeur du Musée Redpath, dans l’espoir de trouver d’autres indices.
« Parfois, ce qui est le plus utile, c’est le dialogue qu’alimentent les spécimens, ce qui est dit ou écrit à leur sujet au fil du temps. »
Le travail de détective n’apportera peut-être jamais de réponse définitive, mais pour Anthony Howell, c’est le processus qui importe.
« Ce qui est passionnant dans le fait de travailler dans un musée, c’est d’arriver à faire la lumière sur les pièces que nous avons dans nos collections pour les rendre plus accessibles aux chercheurs. »
Des projets comme celui-ci permettent en outre de reconnecter des institutions à travers le temps et l’espace.
« Par le passé, nombre de musées canadiens étaient constitués en réseau », explique Anthony Howell. « Chaque fois que je reçois une demande comme celle-ci, c’est comme si un lien était rétabli. Si nous parvenons à confirmer l’identité de ces ossements, cela ouvrira de nouvelles perspectives de recherche sur le bassin de la mer de Champlain. »