Glace de mer et ours polaires : des recherches qui rapprochent les mondes  

Une doctorante de l’Université McGill travaille avec les communautés autochtones de la baie James pour mieux comprendre les ours polaires 
Les ours polaires de la baie James constituent la sous-population la plus méridionale au monde.Coexistence Films (Mitch Bowmile, Graham Perry and Nicholas Castel)

En entreprenant ses recherches sur les ours polaires dans l’est de la baie James en 2021, Alexandra Langwieder n’entamait pas uniquement une collecte de données. Elle entamait aussi une relation avec la terre et ses habitants. Doctorante à l’Université McGill et membre du Laboratoire d’étude de la faune nordique, dirigé par Murray Humphries, Alexandra Langwieder a constaté qu’aucune image satellite et aucun modèle scientifique n’était aussi riche d’enseignements que les gardiens du savoir cris. Aujourd’hui, son travail s’inscrit dans un mouvement qui prend de l’ampleur : communautés autochtones, équipes de recherche universitaires et organismes gouvernementaux s’unissent pour déterminer les effets des changements climatiques sur les ours polaires et d’autres espèces dépendantes de la glace de mer dans la baie James et la baie d’Hudson.

Cette collaboration a récemment reçu un sérieux coup de pouce sous la forme d’une subvention de 2,5 millions de dollars sur trois ans, octroyée dans le cadre du Programme de recherche sur la biodiversité nordique de la Fondation de la famille Weston. Cette somme vient épauler une équipe de recherche interdisciplinaire qui comprend, outre la doctorante, le Conseil Mushkegowuk, le Conseil de gestion des ressources fauniques de la région marine d’Eeyou, des établissements universitaires ainsi que des partenaires fédéraux et provinciaux. L’objectif est de marier science occidentale et savoir cri afin de mener des travaux de recherche qui non seulement feront progresser les connaissances écologiques, mais également seront en adéquation avec les priorités des communautés autochtones de la région.

« Le savoir de ces gens façonne indéniablement nos travaux, lance Alexandra. Nous pouvons concevoir et vérifier des hypothèses qui découlent directement de leur vécu, des hypothèses que nous n’aurions jamais pu avancer en nous fondant sur la littérature scientifique. »

 

Des recherches dirigées par la communauté 

Alexandra Langwieder with a polar bear hair sample
Alexandra, pendant la quatrième année de sa recherche, en train de collecter des échantillons de poils d’ours polaires. Coexistence Films (Mitch Bowmile, Graham Perry and Nicholas Castel)

Pour Alexandra, l’apprentissage a véritablement débuté lors de l’arrivée dans la région, sa première bourse de la famille Weston pour la recherche nordique en poche, à une époque où l’inquiétude sur le devenir des ours polaires grandissait dans la population. Les habitants faisaient état de rencontres plus fréquentes avec des ours dans les camps, ce qui posait des problèmes de sécurité et perturbait les pratiques de récolte traditionnelles. Aux yeux des autorités cries, la recherche sur les ours polaires était donc une priorité absolue, d’où la mise sur pied du tout premier projet sur les ours polaires dirigé par la communauté dans la région.

Les partenaires de la côte est de la baie James préconisaient le recours à des méthodes de recherche non invasives. Alors que les équipes de recherche d’autres régions arctiques capturent les ours et les manipulent pour suivre leurs déplacements et collecter des échantillons biologiques, les communautés cries ont demandé à la doctorante d’éviter de manipuler les ours. L’équipe s’est donc tournée vers des techniques telles que les pièges à poils et les pièges photographiques, méthodes qui respectent le bien-être animal tout en produisant des données scientifiques de grande qualité.

Ces choix éthiques s’inscrivent dans une approche plus large qui consiste à intégrer les schèmes de connaissance des Cris à chaque étape de la recherche. Les membres de la communauté nous font profiter de leurs connaissances, colligées au fil de dizaines d’années d’observation du comportement des ours polaires, des conditions de la glace de mer et de l’évolution de la faune. Non seulement leur savoir apporte-t-il des réponses scientifiques, mais il aide les équipes de recherche à interpréter des données génétiques et écologiques complexes. « Les entretiens en bonne et due forme menés avec des gardiens du savoir sont au cœur de notre travail, explique Alexandra. Grâce à leur précieux apport, nous avons une vue d’ensemble de la situation des ours polaires dans la baie James et pouvons interpréter correctement les chiffres obtenus sur le terrain. »

 

La glace de mer sous la loupe 

Les recherches de l’équipe visent trois grands objectifs : comprendre comment, à l’heure où s’allongent les saisons de fonte, les ours polaires utilisent ce qu’il reste de la glace de mer; déterminer ce qui fait l’unicité génétique et écologique des ours de la baie James; et élaborer des cartes et des modèles prédictifs sur les futurs lieux de vie probables de ces animaux. On souhaite ainsi faciliter la planification de la conservation et la coordination régionale, et favoriser la coexistence pacifique entre l’être humain et la faune.

La glace de mer est essentielle à la survie de l’ours polaire. Comme la glace fond plus tôt dans la saison, les ours ont moins de temps pour chasser le phoque avant le début des périodes de jeûne; or, c’est là une activité cruciale, le phoque étant leur principale nourriture. On ignore les conséquences précises de cet état de fait chez les ours de la baie James. Les collaborateurs et collaboratrices d’Alexandra Langwieder effectuent un relevé des glaces pour déterminer où la glace s’attarde le plus longtemps chaque printemps, ce qui permettra de caractériser les étroites fenêtres d’alimentation si importantes pour la santé des ours polaires.

Par ailleurs, les données génétiques recueillies grâce aux flèches à biopsie et aux pièges à poils permettent à l’équipe de suivre les ours individuellement, d’évaluer la distance qu’ils parcourent et de déterminer si la gestion doit se faire à l’échelle de la région ou de la communauté. On ne sait pas très bien si les ours se déplacent de l’est à l’ouest de la baie ni dans quelle mesure ils sont fidèles à leur habitat d’été. Une étude sur le phoque, qui devrait être menée en 2026 en partenariat avec Pêches et Océans Canada, nous donnera une idée plus claire de la situation, puisqu’elle viendra actualiser des données vieilles de plusieurs dizaines d’années sur les populations de phoques et nous indiquer, par le fait même, la quantité de nourriture dont disposent les ours.

« Ce qui est passionnant dans ce travail, c’est l’utilisation simultanée de différentes approches, par exemple des études faites à distance grâce à des technologies de pointe, la connaissance du territoire que possèdent les Cris et le travail de terrain, explique la doctorante. Et comme notre équipe comprend des décideurs, la recherche peut influer directement sur les politiques de conservation. » L’ours polaire, poursuit-elle, est une espèce phare qui a un énorme poids écologique et politique. Protéger cette espèce, c’est sauvegarder l’ensemble de l’écosystème arctique.

 

Une responsabilité partagée 

La collaboration, c’est beaucoup plus que des données : c’est une question de confiance, de respect et de partage des responsabilités. À ce propos, Alexandra souligne que ses discussions avec les communautés cries ont changé sa compréhension de la terre.

George Natawapineskum and Alexandra Langwieder baiting sampling station
George Natawapineskum et Alexandra Langwieder appâtent une station d’échantillonnage. L’appât à l’odeur de poisson attire les ours, sans toutefois les nourrir. Coexistence Films (Mitch Bowmile, Graham Perry and Nicholas Castel)

« En tant que nouvelle venue dans la région, j’ai appris des choses que je n’aurais jamais découvertes uniquement par mes recherches. Cette approche a grandement dynamisé mes travaux et a eu une profonde influence sur mon doctorat. »

Cette philosophie est au cœur du Laboratoire d’étude de la faune nordique, où Alexandra a choisi de faire son doctorat. Le laboratoire est situé sur le campus Macdonald.

« Je me suis jointe à cette équipe en raison de son approche, qui consiste à élaborer des projets de recherche en étroite collaboration avec les communautés, dit-elle. Ce système de valeurs me parlait vraiment. La recherche ne devrait pas être déconnectée des gens qui vivent sur place et connaissent à fond les écosystèmes. Je suis venue à la baie James dans l’espoir de nouer de véritables partenariats, et pas seulement pour réaliser, avec l’appui de la communauté, un projet de recherche entièrement ficelé d’avance. »

Aujourd’hui, grâce à un réseau de collaborateurs qui ne cesse de s’étendre et à un financement à la mesure de l’importance des réalités étudiées, cet objectif est en voie de se concrétiser. Les travaux menés aident les scientifiques, les communautés et les décideurs à appréhender un avenir incertain, façonné par les changements climatiques mais aussi par le savoir cri et la puissance des partenariats.